Invasion de domicile
par Alexis L’Étoile
Temps pluvieux aujourd’hui. Je peux entendre les gouttes tambouriner à l’extérieur. Toute cette eau qui ruisselle en trombe, cette agitation, ce bruit… Ça m’angoisse. En espérant que ce n’est pas une tempête qui est sur le point de me tomber dessus. Mais bon, mon inquiétude ne changera rien, on ne peut qu’attendre que le mauvais temps passe. Je préfère rester à l’ombre dans ma chambre. Que voulez-vous? Je me suis habitué au calme de l’obscurité. Manger pourra sûrement m’aider à me changer les idées, mais pas n’importe quoi quand-même. Une petite salade, avec des pousses de fenouil. Il faut quand-même que je fasse attention à mon alimentation. Je pourrais aussi essayer d’être productif, tant qu’on y est. Je pourrais, je ne sais pas, enfin commencer à écrire une chanson ? Pourtant, rien ne me vient à l’esprit. Pourtant, je suis convaincu que j’ai la fibre artistique, je le sens ! Ça doit me venir de mon père, bien que ça doit faire une éternité que je ne l’ai pas vu. On pourrait même dire que j’ai quasiment été orphelin toute ma vie. Je ne sais pas d’où me vient cette passion pour le rythme et les accords, mais je n’ai pas d’autres explications valides. Et pourtant… cela doit faire au moins sept ans que je me suis installé dans cette foutu maison, et pas une seule ligne, ni même une seule note n’est sortie de ma caboche. Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?
La pluie s’est arrêtée la journée d’après. Tout est bien plus calme maintenant. Peut-être même trop. Enfin, qu’est-ce que j’en sais ? Je pense surtout à débuter la composition musicale. Jusqu’ici, je me disais que ça me viendrait tout seul, mais d’après moi, il va falloir que je sois dans les meilleures dispositions possibles si je veux trouver mon inspiration. Il faut que je me détende. Plus facile de le dire que de le faire. Je suis d’un naturel trop nerveux. Mais je dois quand-même faire de mon mieux. Je me sers un peu d’eau pour bien me désaltérer avant de prendre une position la plus confortable possible, sur le ventre dans mon cas, et de me laisser aller à la musique, pour qu’elle se forme dans mon esprit.
Oui, il faut que j’imagine une belle séquence de notes mélodieuses.
Ou bien, peut-être faudrait-il commencer avec les paroles ?
Non, c’est le rythme auquel je dois penser par-dessus tout, n’est-ce pas ?
Pourtant, la tâche ne serait-elle pas plus simple si j’avais un message, des intentions derrière la mélodie ?
Dans ce cas-là, qu’est-ce que j’ai à transmettre ? Qu’est-ce que j’ai à dire ?
Je ne sors jamais de chez moi, donc je n’ai aucune aventure à raconter.
Dans ce cas-là, je devrais plutôt tenter de m’inspirer de mes désirs.
Bien sûr, je ne peux pas parler de ma passion pour la musique, ce serait idiot.
Mais alors, qu’est-ce qu’il me reste ?
Quel est le sens à mon existence ? Hein ? Qu’est-ce que je FOUS ?!
Fait chier ! Plus je me creuse la tête et plus je me remets en doute. À quoi ça sert de s’imaginer sortir du gouffre si on est encore tout au fond ? Je ne suis clairement pas dans un bon état d’esprit aujourd’hui. Je ne suis pas du genre à prendre mon mal en patience, mais qu’est-ce que je peux y faire, si je ne me sens pas inspiré ? Tant pis, je réessayerais demain.
Voilà venir un autre problème. Manque de sommeil. Un de mes voisins s’affaire à m’énerver on dirait ; comme si quelqu’un grattait la terre à l’extérieur. En temps normal, je serais plus inquiet, mais j’avais vraiment prévu de bien me reposer afin de trouver mon inspiration. Honnêtement, je suis plus irrité qu’autre chose. J’irai bien me plaindre mais je ne suis pas de ceux qui aiment faire valoir leurs opinions. Je veux juste rester dans le silence sans déranger personne. Enfin, je veux dire… jusqu’à ce que j’arrive à percer en tant que compositeur-interprète. De toute façon j’ai besoin de pouvoir me concentrer en paix, sinon, impossible de rédiger des refrains et des couplets qui en valent la peine. J’ai si mal dormi… Pour l’instant, je dois prioriser mon bien-être, et au moins le voisinage à l’air de se tenir tranquille pour l’heure. Tout est redevenu silencieux, et je compte bien en profiter pour me reposer les yeux… juste un petit moment…
J’ai l’impression de m’être assoupit pendant une éternité… mais le rêve que j’ai fait… je ne m’étais jamais senti aussi bien ! Il était… Ah non ! Je suis sur le point d’oublier les détails. À quoi je rêvais déjà ? Attends… il y avait… le soleil ! Oui, il brillait intensément, et aucun nuage n’osait le couvrir. Il faisait chaud, mais la température était idéale. Oui… idéale pour un concert. J’étais dans un parc immense. Perché sur ma scène, je pouvais voir l’herbe rutilante, la ville et les bâtiments au loin, et surtout, des centaines et des centaines de fans. Ils criaient et s’émoustillaient devant moi, assoiffés de musique. Je ne me faisais pas prier pour les abreuvés, non ! Je jouais enfin de mon instrument, et ce n’était pas mauvais du tout ! L’audience était en folie, elle gobait mes notes et mes paroles avec un enthousiasme électrisant. Il y en a même qui répétait après moi ! Toute cette excitation était si revigorante. Je ne pouvais plus m’arrêter. J’étais complètement captivé par ma propre performance ; je me donnais à fond sur ma scène, comme une vraie célébrité, et ça me faisait tellement plaisir. Dans ce moment d’extase, quand je me suis retourné vers le public, c’est là que je l’ai vu. Elle. Ses yeux sombres, profonds… sa posture décontractée, qui démontre une telle assurance… et son sourire. Presque… coquin. Comme si elle m’envoyait une invitation.
Et c’est à ce moment que je me suis réveillé. J’ai l’impression d’être si près du but ! Même si cette muse sortait de mon imagination, je suis certain que…
Hein ?
Mais qu’est-ce que… qu’est ce qui se passe ?
J’entends… quelque chose au-dessus de ma tête.
Des bruits de pas… sur mon toit ? Comme si un imbécile prenait plaisir à danser au-dessus de ma propriété. Là, ce n’est vraiment pas le moment. Je suis la direction du bruit, en criant et en cognant contre le mur pour faire peur à l’intrus, et puis là, silence.
Il m’a entendu. Il sait où je suis.
Normalement, je pensais qu’il allait décamper en panique, mais à la place, il décide de rester là, sans bouger. Ce délai, cette attente… insupportable, jusqu’à ce que soudainement, un vrombissement infernal rompt le silence. Je m’attendais à d’autres grattements, peut-être même à des excuses à la limite. Pas à ce vacarme cauchemardesque. Il semble que c’est moi maintenant qui panique. En me retournant pour m’éloigner, je trébuche sur mon autre jambe, et lorsque je m’affaisse sur le sol, j’ai l’impression que le toit est sur le point de s’effondrer sur moi. Mais avant que j’aie le temps de ramper davantage, je ressens alors le bruit atroce se déplacer rapidement, comme s’il… s’élevait, graduellement, avant de finalement se dissiper. Qu’est-ce que c’était que cette… chose ?
Je perds graduellement mon emprise sur la notion du temps. Impossible de me rappeler précisément depuis combien d’heures, combien de jours même se sont écoulés depuis la tentative d’invasion. Je me suis surpris de pouvoir fermer l’œil pendant au moins une ou deux heures et de me réveiller encore en vie. Je ne saurais pas dire ce qui est le pire entre la fatigue intolérable ou la peur qui me force à être constamment sur mes gardes. Est-ce mon corps ou la folie qui m’achèvera le premier ? Non, c’est surement le… monstre qui le fera à la place. Dans cet état, il vaudrait mieux pour moi que je prenne la peine de me reposer pour affronter cette menace. La moindre des choses saurait de m’y préparer le plus tôt possible. Je suis sûr que la chose reviendra. Je sais qu’elle n’était pas là par hasard, et je me rappelle surtout la réaction lorsqu’elle m’a entendue. Lorsqu’elle s’est rendu compte que j’étais là. Je ne pensais jamais avoir à faire à ce genre de situation, et pourtant ce désir de fuite est le plus intense que je n’ai jamais éprouvé. Qu’est-ce que l’on pourrait bien vouloir de moi ? Il n’y a rien ici qui mériterait l’attention de qui que ce soit… Je n’ai pas d’héritage… Personne ne me connait, donc personne ne cherche à me faire du mal. N’est-ce pas ? Voyons, ce n’est pas le moment de commencer à douter pour rien. À moins que ce ne soit une sorte de… tueur en série… peut-être ? Un de ces fous qui ne tue que pour le plaisir ? Ou peut-être quelque chose d’autre, quelque chose… de surnaturel ? Il faut que je sorte d’ici, oui, que je pense à me faire quelques réserves, le temps de pouvoir me rendre… où exactement ? J’aimerais pouvoir me réfugier chez mes parents pour un temps, mais je ne me souviens plus où ils habitent. Je ne sais même pas s’ils accepteraient de m’aider… en fait, je ne sais même pas s’ils sont encore en vie. Et dire que je comptais commencer à prendre ma carrière en main, me voilà contraint à partir à l’improviste, sans aucune idée d’où je pourrais bien aboutir. Là, tout de suite, je n’ai aucunement envie de m’éternisé ici, à moisir en ne prenant aucune décision jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Je suis un peu trop attentif à ce qui se passe dehors. C’est rendu au point où le moindre véhicule qui passe, le moindre son inhabituel suffit à me faire sursauter. La journée en devient interminable. Il va falloir que je prenne une décision au plus vite, avant que je ne finisse par perdre la raison.
Qu’est-ce que c’est ? Des craquements ? Au-dessus, en dehors… en dessous ?! J’ai l’impression que l’on m’observe. Constamment. Mais comment discerner les simples bruitages ambiants des activités de ces foutus chasseurs de têtes ? Des véhicules qui passent, des tondeuses, même les gazouillis des oiseaux ne m’inspire plus confiance. Il en vient de ça, de là, de partout… Je ne peux plus rester ici. Le problème, c’est que je n’ai pas de plan… mais est-ce vraiment nécessaire ? Je pourrais juste m’en aller avec l’essentiel, vagabonder et offrir mes services en échange d’un endroit pour loger, peut-être. Une entreprise difficile, vu que je n’ai pas trop d’argent, sans compter que certains pourraient considérer ma rengaine comme étant trop louche à leur goût. Tant qu’à moi, ça vaut toujours mieux que de rester ici à me morfondre sur mon sort. Au fond, peut-être que le fait de voyager renforcera mon caractère. Mais qu’est-ce que je me raconte, tout ce que je fais, c’est fuir pour ma vie quand-même. Je n’ai jamais eu l’étoffe d’un combattant, moi… C’est certain que je ne resterais pas ici pour me faire attaquer par cette… chose… Je suis tellement épuisé, mon front me fait trop souffrir pour que j’aie les idées claires. J’arrive difficilement à me rappeler ce qui s’était passé, cette nuit. Ai-je vraiment entendu ce vrombissement étrange ? Et lorsque l’intrus a su que j’étais bien ici, pourquoi est-il resté figé sur le coup ? Peut-être est-ce parce qu’il a été surpris, non ? Tout me semble si lointain, peut-être… que cette scène ne s’est pas réellement déroulée ? C’est à peine si je peux décernée le rêve de la réalité, un peu comme dans… ce rêve ? Mais oui ! Peut-être est-ce de ça dont j’ai besoin ? Ce n’est sûrement pas en restant enfermer ici que je parviendrais à trouver mon inspiration musicale, il faut que je sorte découvrir le monde ! C’est comme dans ce rêve paisible, celui que j’ai eu depuis ce qui me paraît être une éternité déjà. Dehors, je parviendrais peut-être à la trouver, cette belle inconnue. Celle qui s’emparera de mon petit cœur gercé. C’est décidé ! Surtout que, quand je pense à tout ce temps que j’ai perdu, enfermer dans ce fichu trou sombre, je me dis que ça m’aidera à retrouver mon emprise sur la réalité. Cet incident qui m’a fait paniquer n’était sûrement… qu’une exagération de ma part, oui. Il ne devait s’agir que d’un toubib perdu, aussi effrayé que moi, vraisemblablement. Cependant, je ne reviendrais pas sur ma décision ! Demain, je vais entamer mon premier vrai périple, loin de cette folie monotone. C’est sûr que ce ne sera pas sans risques… et si… non, non. Il faut que j’arrête de me faire du souci pour rien et que je me pousse à faire quelque chose de ma vie ! Un peu de sommeil et je serais parti. Surtout que, maintenant que j’y pense, l’été est finalement arrivé ; je ne risque pas d’attraper froid.
Voyons… mais qu’est-ce qui se passe ?… Ah ! J’ai trop dormi… pour une fois. Tout paraît calme, ce matin. Bon, autant commencer mes préparatifs en vue de mon voyage. C’est un silence un peu… particulier. Je m’attendais à entendre… Hein ? Ça creuse… sur le toit ? Dans les murs ? Oh non… à l’autre bout du corridor… Je ne peux pas le voir, mais je peux les ressentir… ces mêmes vibrations atroces. Ce n’était pas mon imagination, alors ? Oh non ! Il faut que je sorte d’ici au plus vite, que je m’éloigne vers… Où se trouve l’autre porte déjà ? Il me semble que…
Les vibrations se taisent. La chose est entrée.
Elle est dans ma galerie.
Vite, il faut que je remonte vers la sortie, avant qu’elle n’aille la chance de me voir. Bon… de quel côté déjà ? À droite ! Oui, le tunnel continue vers le haut, mais il n’y a aucune lumière qui m’attend. C’est bien ce que je craignais; j’ai bloqué cette sortie depuis quelques années. Je pensais que ça me protégerait des fouineurs, mais il faut croire que le hasard s’est retourné contre moi. Pas de temps à perdre, il faut que je creuse… que je creuse… que… Oui ! Alors que la lumière se fait entrevoir, les parois de terre poudreuses s’affaissent sur moi. J’ai à peine eu le temps de me retourner pour éviter les débris. Et c’est là que je la remarque. Juste derrière moi. Dans la pénombre, je peux voir ses yeux. Deux immenses globes rouges, vides, dresser vers moi. Deux longues antennes frétillantes, et de petites mandibules atrophiées. Ce monstre a-t-il vraiment l’intention de me dévorer ?
Avant que j’aie le temps de décamper, la créature réussie à attraper ma patte arrière droite. Elle tente de me ramener vers elle… mais je ne dois pas me laisser faire… Tant pis. Je tente de me dégager hors du trou en m’agrippant comme je peux, je tire, je tire… AH ! Ma patte… elle a cédée… elle s’est cassée… mais je dois m’enfuir, malgré la douleur. M’enfuir, mais où ? Rien ne m’est familier autour de moi… Peut-être le grand arbre à gauche ? Non… Ah, mais il semble y avoir un abri de l’autre côté. Une espèce de… forteresse gigantesque où je pourrais peut-être me réfugier. Si seulement il n’y avait pas toutes ces herbes… Je cours et je cours aussi vite que possible, mais à peine ai-je fais quelques pas que je l’entends qui me suit. Cet horrible vrombissement, il s’élève au-dessus de moi, mais je ne peux pas me retourner.
J’aurais aimé être assez rapide pour réagir. Avoir mes propres ailes, ça m’aurait été d’un grand secours. Mais c’est trop tard. Une longue aiguille me transperce déjà le dos. Je voudrais crier tellement cette douleur m’est insupportable, et pourtant elle s’atténue presque immédiatement. Je peux sentir couler dans mon corps un liquide étrange, et plus il coule, plus mes sensations s’estompe. J’essaie de réagir… mais mon corps refuse de bouger. Je pense m’évanouir, mais je demeure encore éveillé, juste assez pour me rendre compte que la guêpe me transporte maintenant quelque part. Peut être compte-t-elle m’offrir comme présent. Comme sacrifice.
Pourtant j’étais si près du but… tout ce que je voulais c’était de chanter, l’été venue.
Pour une belle cigale.